
Assis, de biais, maintenant une crosse de bois, dont la courbe "pastorale" est agrippée par des mains fermes, usées et calmes, un homme regarde devant lui. Son visage se dessine par un contraste fort entre la blancheur de sa barbe hirsute, la sobriété de sa veste et le feuillage flou et obscur, remué peut-être par le vent.
La face de l'homme irradie. Autour de deux yeux gris, presque transparents, les rides et les poils de barbe blanche, grise, parfois noire, dispersent le regard. Les cheveux sont bien peignés. Deux boutons de manche sont visibles tout en bas. Ses oreilles sont à peine décollées. Difficile de ne pas revenir vers ce regard qui cherche un horizon à interroger.
La veste modeste, propre et soignée, est légèrement trop grande. A moins que ce ne soit cet homme qui est maigri. Le pantalon est clair et rayé avec de petits traits. Ce n'est pas un habit du dimanche, mais cela y ressemble. La canne n'est pas le premier indice d'une vigueur passée. Ce regard encore, vif et trop clair, les traces du temps sur le visage et les mains sont ceux d'un homme qui a vieilli.
La main droite et le pouce légèrement décalé qui s'appuie sur la crosse, la main gauche qui la serre, la bouche entre-ouverte et les rides entre les yeux donnent un mouvement infime au corps. Cela ressemble à une impatience ou une interrogation :
"Doit-on rester soi-même aussi longtemps pour qu'un photographe achève son travail ?"
Le regard de cet homme fixe droit devant lui, c'est-à-dire qu'il regarde celui qui regarde son image aujourd'hui. Nulle rêverie, nul destinataire identifiable dans ces pupilles. Le photographe est un étranger qui demande un temps étrange : rester là, le temps d'être soi-même. C'est à ce moment qu'August Sander, le photographe, intervient : Ce monsieur est un paysan, dit-il en signant la légende. Et cette photographie date d'il y a un siècle, en 1910.
Paysan ? Le corps soumis aux variations du climat, la peau halée par la lumière, les mains marquées les outils et la terre, le regard plus habitué aux paysages qu'aux conversations mondaines. Une connaissance du monde qui ne se traduit pas en quelques mimiques. Une expérience indicible du temps de la nature. Une détermination farouche pour tirer de la nature ce dont on a besoin.
Finalement a-t-on besoin d'une image pour voir ce que contient déjà un seul mot : paysan ? L'homme qui fait corps avec le pays. Cette forme rassurante et domptée du territoire. August Sander veut pourtant faire des images qui se passeraient de mots. Il veut décrire l'ensemble de la société qui est la sienne en ce début de siècle mouvementé. Une étude sociologique en images. Faire vivre le mot paysan. Actualiser le mot paysan par l'image.
En 1910, en Allemagne, un paysan s'est assis de longues minutes pour un photographe. Ce que ce dernier en retient, c'est toute la dignité et l'incrédulité d'un homme. Il n'est pas le paysan accablé par le temps, sûr de sa défaite, filmé par Raymond Depardon dans les années 2000. C'est un paysan qui observe l'écart qui le sépare de la « modernité ». Cela l'agace certainement un peu, et peut-être est-ce c'est agacement qui donne toute la force à l'image qu'il donne de lui-même. Sander l'enregistre. Il a sa propre idée en tête : "Dans chaque visage d’homme, son histoire est écrite de la manière la plus claire. L’un sait la lire, l’autre non". L'important est de penser "en séries" : "Toutes ces personnes ont posées devant l’appareil du studio local et j’apporte mon appareil, et voilà que toutes posent à nouveau ensemble pour moi. C’est une chose fabuleuse. Je regarde cela et je me mets à penser, à penser, je pense à tous ces gens."
Demander à quelqu'un d'être soi-même, c'est une gageure. C'est pourtant la tentative d'August Sander. Il a quelques fois besoin de deux ou trois personnages pour y arriver. Pour trouver entre l'étonnement, la perplexité, la rêverie, la lassitude, l'impatience, le défi, une expression qui équilibre son image. Qui stabilise l'expression qu'il recherche.
Ici un paysan met sa naïveté, au sens étymologique du terme (sa proximité avec la nature) à l'épreuve de la photographie. Ce temps en dehors des habitudes, où l'on reste sans rien faire sinon penser à soi est un temps inutile. Ce n'est pas celui de la prière ou de la contemplation, c'est un temps qui ressemble au deuil.
Être là simplement, pour le regard d'autrui, est une expérience qui ne va pas de soi. Ce paysan, dont on aimerait connaître le nom pour se convaincre qu'il ne peut pas incarner toute une population, dégage une forme d'incrédulité agacée. C'est un peu comme s'il comprenait que derrière l'objectif (ce regard incompréhensible et froid d'animal empaillé) des étrangers l'observeraient sans le connaître. Malgré ses habits soignés, sa barbe autoritaire, son expérience d'homme, il jette un regard comme s'il savait qu'il ne pouvait pas masquer la nudité lumineuse et fragile de son visage et de ses mains.
August Sander voulait qu'on reconnaisse le sujet de ses photos rapidement. Il voyait en la photographie un langage universel afin d'optimaliser la communication. Et c'est d'abord une réussite car pour peu que l'on suive son cheminement (voir, observer et penser), les indices que les hommes présentent suffisent pour les distinguer des autres hommes. « Nous essaierons de rendre visible l’ordre de toute réalité extérieure à l’image par l’ordre de l’image. », dit-il.
Sander a été la victime des bouleversements historiques de son époque (son fils est mort emprisonné par les nazis, il a perdu une partie de ses photographies pendant la guerre), il recherche des formes synthétiques (des images qui synthétiseraient une position dans le monde, le paysage ou la société) mais les hommes et les femmes qu'il photographie traduisent un mouvement qui déborde sans cesse sa recherche.
Il a trouvé non pas une taxinomie des caractères sociologiques de l'Allemagne de la première moitié du vingtième siècle, mais il a mis à jour les conflits infimes, intimes et insaisissables de la présence et de la conscience de soi. Ceux qui regardent ses portraits aujourd'hui, voient des personnages, observent des êtres humains et pensent leur propre regard.














